Archives décembre 2007

Elegie

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Karlheinz Stockhausen et mort. « Stock », on disait. 

De cette génération folle, beaucoup sont déjà devenus silencieux. Luciano Berio, le coloriste qui ne put jamais renoncer au bel canto ; Luigi Nono, le militant qui a fait du murmure, de l'extinction une irradiation ; John Cage, qui préféra de loin les champignons à la musique et renversa la statue du génie de son rire hors de soupçon ; György Ligeti, l'amoureux de micro-rythmes qui composa à la fin de sa vie des chefs-d'œuvre absolus pour le piano ; Iannis Xenakis, l'architecte du hasard qui aimait à se promener dans les nuages des sons ; Giacinto Scelsi, qui imposa ses déchirures de lumière aux orchestres et se sauva de la folie en harcelant son piano ; Morton Feldman, qui partageait tant avec M. Rothko et nous révéla que le monochrome illumine également la musique ; Mauricio Kagel, le magicien iconoclaste qui fit de la musique une grande farce subversive et virtuose ; et Ustvolskaïa la russe retranchée dans le silence, et Boucourechliev, le passeur humaniste à l'écriture d'araignée, et Partch qui construisit ses propres instruments, Cornelius Cardew l'anarchiste... 

Tous ont cru en l'utopie que toute la musique restait à inventer, que nous avions besoin d'ouvrir tout grand nos oreilles pour entendre le monde. Ils nous ont appris que dans les dissonances s'exhalent des bouquets de rythmes inouïs. Ils nous ont fait comprendre combien le temps dans la musique classique européenne était pauvre. Ils nous ont dit Entrez dans le rêve, ne soyez plus cet automate pavlovien à qui on sert les mêmes sucreries, mais laissez-vous dérouter. Ils nous ont fait passer du psychologisme (post-)romantique à « la chose en soi » : la couleur, le temps, la densité, le geste, le même et l'autre, la vibration, le grain, la plasticité du son, etc. 

Ils sont allé au bout de tout cela jusqu'au non-sens, jusqu'au silence, jusqu'au retour au classicisme, mais de ce bout ils ont tous ramenés des trésors (l'inachèvement n'est mesure de rien -- private@JiPi =,o)

Et dans cette folie (qui ne fut pas que joyeuse, mais une lutte aussi) Stockhausen fut un fou encore à part. Il fut le mystique pour qui la musique était en lien avec le cosmos, pour qui le temps et l'espace étaient la continuité l'un de l'autre. Il fut assez fou pour composer une œuvre avec quatre hélicoptères, essaya tout, travailla la musique comme un orfèvre et acquit la reconnaissance (comme Pierre Henry) de ceux qui ont fait de la musique électronique une expression populaire (au point qu'un groupe techno s'est baptisé "Stock & Hausen" ). C'était un homme étrange et fantasque, capable d'affirmer qu'il avait été élevé sur Sirius, et qui s'est passionné pour les rites et les cosmogonies, transcrivant de manière très épurée les chants des Indiens d'Amérique du Nord (« Am Himmel wandre ich ») ; qui croyait à l'éternel retour, à la puissance de Luzifer, aux anges. Les grandes œuvres nous saisissent toujours à l'improviste et il faut avoir écouté le « Chant des adolescents » ou « Kontakte » ou encore « Kreuzspiel » pour éprouver comment la dynamique rythmique s'épanouit dans un espace, de manière étonnante. Le rythme crée l'espace. La lumière se fait musique. Toute la complexité est digérée pour ne plus laisser que l'évidence d'un lamento (« Adieu ») ou d'une pulsion tellurique et faunesque (« Zeitmasze »). Il qualifiait sa musique d'intuitive, mantrique, cosmique, hypertonale, mais sûrement pas d'intellectuelle.

Après Stock, il ne reste plus guère que Pierre Boulez et Pierre Henry pour témoigner de ces débuts exubérants. Ce n'est pas que l'imaginaire musical se soit éteint, mais il n'est plus autant admissible. L'époque est maintenant aux choses bien léchées, jolies, professionnelles, parce que... on vous l'avait bien dit que, au fond, personne ne supportait ces œuvres d'avant-gardistes aigris et sectaires. Ce n'est pas une légende qui disparaît ; un symbole d'une liberté jamais définitivement acquise va manquer ici-bas. Stockhausen, lui, est retourné sur Sirius continuer sa musique cosmique. 

On n'avait sans doute pas connu un tel élan depuis l'Ars Nova, au XIVème siècle, avec Guillaume de Machaut qui fut peut-être le premier compositeur. C'est dire si on en a profité, si on s'est saoûlé de tout ce qui se présentait. Une page de l'histoire finit de se consumer (on le savait =,o) mais tout a changé. Comme l'Ars Nova, par la notation, avait permis aux amateurs de comprendre les règles de la musique, l'ordinateur fait aujourd'hui de chacun un compositeur potentiel. D'où viendra la Renaissance ? 

Coda 

  • Le Klavierstück X de Stockhausen expliqué par le pianiste Florent Boffard
  • Si vous voulez écouter des vivants (il en reste !) : Helmut Lachenmann, Salvatore Sciarrino, Brian Ferneyhough (...plutôt une boisson d'homme, il faut reconnaître), Steve Reich, Louis Andriessen, Charlemagne Palestine (wow !), Paul Panhuysen (rare), Toshio Hosokawa, Tony Conrad, La Monte Young, Trevor Wishart (une vraie perle), Kristoff K. Roll, Frédéric Rzewski, Alvin Lucier, Pascale Criton, etc. etc. et j'en oublie des kyrielles, des jazzmen, des technoïdes, ...

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