Contre la « loi Olivennes »

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« Il faut tout changer pour que rien ne change ».

Manifestement, nos génies du disque n'ont pas lu Giuseppe Tommasi di Lampesusa (ni regardé Burt Lancaster, sans doute).
 
Deux ans après la fameuse DADVSI (et après nous avoir gratifiés d'une taxe sur les supports vierges censés compenser les effets du « piratage », ce qu'on oublie soigneusement de nous rappeler), l'industrie du disque remet ça.


Alors que des montagnes des projets innovants ou originaux ont vu le jour comme Deezer, Last.fm, Radionomy, Muxtape, Metamkine, les Concerts à emporter, etc. s'arc-bouter avec autant de constance sur des métiers dont on voit bien qu'ils appartiennent au passé défie l'entendement. Personnellement, je ne verserai pas une larme sur la disparition des « majors ».

Le modèle economique du CD est mort... depuis son avènement ! Comment en effet faire payer ce qui est réplicable à l'infini, instantanément, sans concurrence d'accès aux ressources ? Economie d'abondance...

Il y a certainement beaucoup de choses à imaginer et, pour ma part, je verrais bien un retour de la souscription, qui correspond bien à une économie de longue traîne. L'opération Radiohead est une prémisse de ce type d'opérations et je suis persuadé que n'importe quel musicien ou ensemble un peu reconnu demandant à ses fans de soutenir la création d'un nouvel opus aurait du succès. Mais c'est évidemment un autre métier et une autre organisation que la distribution de masse. En matière de littérature, il faut voir le travail extraordinaire mené par François Bon depuis des années et qui a débouché sur publie.net, un site de publication de textes courts.

Pour connaître quelques compositeurs et musiciens, rares sont ceux qui bénéficient de la manne du disque, et ceux qui gagnent un peu d'argent avec leur musique le doivent à des projets souvent complexes et longs à mener (des résidences, des commandes). Les 52 signataires du JDD constituent une infime minorité de la population des musiciens. On a de la peine à voir certains noms sur la liste, d'ailleurs. Et la présence d'Hallyday achève de décrédibiliser l'appel !! (on croit rêver =:o))

La grande majorité des artistes travaille dans un anonymat complet, bien loin de l'image véhiculée par le star-system. Jusqu'où rayonne le nom de l'ensemble Dedalus, du label Hangars Liquides, de Paul Panhuysen, usw. ad libitum... La musique, comme toute pratique créative, reste un artisanat non prédictible. L'industrialisation de la musique avait fini par nous faire croire que le disque -- produit de masse -- était l'essence du travail du musicien. Et quelquefois, il l'est effectivement devenu. Que ce soit pour l'électroacoustique ou pour des groupes de rock (cf. Radiohead, encore), le travail de studio a largement excédé le simple enregistrement (ce serait un autre sujet). Mais le disque n'est pas la musique vivante ! Ce n'est qu'un ersatz. Pour qui aime vraiment la musique (et c'est moins courant qu'on ne le croit), aucun disque ne remplacera l'experience du concert ; et les artistes que l'on n'entend pas sont précisément ceux qui ne vivent (sic) que de leurs cachets et ne sont donc pas concernés par ces malheurs de riches.
 
Devant le non-sens abyssal de ce projet de loi (et en dehors du fait qu'on nous prend pour des demeurés), on se demande qui peut croire un seul instant à l'efficacité de cette usine à gaz ? Tout l'argumentaire est très bien résumé sur La quadrature du Net, dont il faut soutenir l'action.

Tout cela ne serait finalement pas si grave, voire risible, si la défense du pré carré ne nous menaçait pas d'une dérive inquiétante vis-à-vis des libertés civiles. Souvenons-nous des dangereux terroristes des maternelles identifés par l'INSERM, de la récente loi Dati. Chacun est de plus en plus considéré comme un criminel en puissance. Il s'agit donc d'un problème éthique grave. Au nom de quoi dois-je accepter que mes échanges (privés) soient surveillés (voire écoutés) en permanence (par des officines privées !) ? Accepter les logiciels espions « pour mon bien » dans mon ordinateur ? Etre fiché par une autorité « indépendante » en dehors du contrôle judiciaire ? Accepter des mesures qui sont désavouées jusqu'au Parlement Européen ? Au point qu'on se demande si les rédacteurs du texte se rendent bien compte dans quel engrenage il mettent le doigt (il est vrai que ce n'est que la troisième série de mesures) 

Ce geste est peut-être en fait le premier pas vers la fin de la neutralité du réseau, ce qui aurait des effets dramatiques.

Progressivement, tout ce qui nous tient ensemble est rogné, s'effrite sous l'effet du miroir aux alouettes du « niveau de vie ». Il y a un côté tragique à voir toute une société prête à abandonner ses libertés conquises et sa solidarité pour pouvoir acheter les fétiches qu'un marketing agressif lui présente comme indispensables. Alors que c'est précisément de cela dont les gens souffrent aujourdhui. De n'avoir plus aucune existence autre que celle de travailleur-consommateur. C'est-à-dire de n'avoir plus rien en propre, leurs talents oblitérés, leur énergie niée. Au-delà des objets. En cela le discours sarkozyste qui place la croissance comme objectif ultime est absolument mortifère.

L'accès à la (sous-)culture est un droit. Inscrit dans la charte de l'OMS (qui s'en soucie ?) Le paradoxe veut que notre économie dépendra de plus en plus largement d'accès libres aux sources : documentaires, artistiques, scientifiques, etc. parce que la frontière entre « producteur » et « consommateur » ne cessera d'être de plus en plus floue. Il est essentiel au monde marchand, pour conserver ses rentes, de préserver l'idée que les biens matériels sont extrêmement précieux, alors que leur valeur réelle ne cesse de s'effondrer. On relira les frères Grimm à ce sujet. Mais cela risque fort d'être inutile, voir contre-productif.

Sans doute sortons-nous (péniblement) de l'ère des génies -- telle au moins qu'elle a été théorisée depuis la fin du XIXème siècle. Les démiurges sont devenus des héros, qui sont devenus des stars, elles-mêmes transformées en vedettes de télé. Que le geste d'un Beethoven, d'un Duchamp ne soit plus possible aujourd'hui, doit-on le regretter ? Ou bien considérer finalement qu'un retour des divertissements à la Boccace, à la Marot, serait un souffle libérateur ?

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Cette page contient une unique note de Michel Cadennes publiée le 22 juin 2008 22h55.

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